Tunisie : Ce que Mehdi Jomâa ne dit pas
Mercredi, 05 Mars 2014 08:49

Alors que le budget de l’Etat affiche un gouffre financier, pas un mot n’est prononcé sur l’audit de la dette, et encore moins sur celui du secteur des hydrocarbures pourtant fortement soupçonné d’être entaché de corruption. S’agirait-il de préparer l’opinion à davantage de privatisation et à l’exploitation du gaz de schiste ?

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La situation est encore plus grave que l’on croyait. La Tunisie, déjà au bord du gouffre (financier), risque de faire un grand pas en avant si des mesures ne sont pas prises de toute urgence. C’est à peu de choses près le langage tenu par le chef du gouvernement Mehdi Jomâa lors de l’interview télévisée de la soirée du lundi 3 mars.

Et les Tunisiens qui vivent les difficultés économiques au quotidien apprendront que leur Etat se débat dans un marasme similaire avec un compte dans le rouge à hauteur de 4 milliards de dinars, qu’il faudrait  absolument dénicher pour financer les dépenses de cette année 2014. Le cas échéant, l’Etat ne pourrait pas faire face à ses engagements.

Mehdi Jomâa a ainsi relevé que l’Etat ne pourra plus embaucher davantage une main d’œuvre, qui a englouti plus de 60% du budget, sans pour autant améliorer d’un iota la productivité globale. Et comme si cela ne suffisait pas, il brandira un ultime argument massue, selon lequel, le montant dévoré par la caisse de compensation a augmenté de 270% de 2010 à 2013. Gare au grand pas vers le précipice, donc.

Sources de financement occultées
Curieusement, le chef du gouvernement ne daignera pas se pencher sur les éventuelles sources de financement pourtant théoriquement à même d’alléger le fardeau budgétaire. L’ancien ministre de l’Industrie passera ainsi sous silence l’audit du secteur des hydrocarbures pourtant fortement entaché de soupçons de corruption. L’odeur des milliards du pétrole serait-elle à ce point répulsive ?

Trois ans après le déclenchement de la Révolution, les Tunisiens constateront que le marché parallèle continue plus que jamais de prospérer, même si quelques associations lui reprocheront sporadiquement le manque à gagner qu’il occasionne au budget de l’Etat. Pas un mot pourtant, sur la contrebande et le marché parallèle qui a de plus en plus des allures officielles depuis que l’on retrouve les mêmes marchandises écoulées en hypermarchés. 

Enfin, selon Chafik Ben Rouine, du Collectif «Auditons les Créances Européennes envers la Tunisie», la dette est le premier poste du budget. Et pour Fathi Chamkhi, porte-parole de l'association RAID ATTAC (Rassemblement pour une alternative internationale de développement), «depuis le 14 janvier 2011, l'Etat tunisien a continué de payer les intérêts des crédits contractés par Ben Ali, dont la valeur a atteint 7326 millions de dinars dans le cadre des trois derniers budgets de l'Etat».

Dès lors, comment justifier que l’audit des dettes tunisiennes soit passé sous silence, dans un contexte de crise aussi aigu ?  Comment le gouvernement peut-il se permettre de se taire sur un sujet pourtant systématiquement remis sur le tapis par la société civile ?

Le discours alarmiste tenu par Mehdi Jomâa, qui a accompli l'essentiel de sa carrière au sein d'un groupe pétrolier français pourrait in fine servir à préparer à faire passer auprès de l’opinion publique des mesures impopulaires traditionnellement préconisées par le Fond Monétaire International, recommandant par exemple la privatisation des quelques entreprises publiques restantes. Quant aux lobbies pétroliers, ils pourraient voir d’un bon œil l'exploitation de ressources non conventionnelles jusqu’ici fortement décriées. Le gaz de schiste apparaitrait ainsi comme le sauveur providentiel de notre budget.

Moez El Kahlaoui

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