Tunisie : Pourrissement de la Révolution
Mardi, 18 Décembre 2012 15:04

pourrissement-revolutionLa commémoration du deuxième anniversaire du déclenchement de la Révolution, à Sidi Bouzid, fera sans doute date. Il s’agit en effet de la première fois dans l’histoire de la Tunisie qu’un président de la République et que le numéro un du Parlement se font accueillir à coups de jets de pierres, et de «Dégage» retentissant.

Une poussée de violence certes regrettable, et inexcusable,  mais qui en dit long sur l’état d’esprit de la population, et sur le pourrissement avancé de la situation.

Martyrs
En ce même 17 décembre, à Tunis, cette fois-ci, alors même que les plus hauts représentants de l’Etat se faisaient vilipender plus au sud, une centaine de Tunisiens battaient le rassemblement devant l’Assemblée Nationale Constituante, au Bardo, pour rappeler que justice n’a toujours pas été faite. Les familles des martyrs de la Révolution, des associations fidèles à leur mémoire, se sont réunis pour exprimer une douleur d’autant plus inextinguible que les assassins bénéficient encore de l’impunité la plus totale. Pis : Selon Me Leila Haddad, l'avocate des familles des martyrs de la Révolution Tunisienne, «80% des dossiers des 321 martyrs ont été classés par la justice militaire pour absence de preuves». Me Haddad souligne que «les familles endeuillées « ne réclament pas des réparations financières mais recherchent l'établissement de la vérité». Or selon elle, «la volonté politique tant à dissimuler la vérité plutôt que de la dévoiler». Les archives du ministère de l'Intérieur resteront donc muettes. Et les images des cranes éclatés sous les balles, à Kasserine, hanteront donc encore longtemps les esprits.

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Pauvreté
La Révolution a éclaté à Sidi Bouzid. Et ce sont les villes les plus pauvres de la Tunisie, telles Kasserine et Thala qui ont payé le plus lourd tribut à la Nation, offrant le sang de leurs enfants dans l’espoir d’un changement. Comble de la contradiction, deux ans plus tard, les chiffres des investissements et de l’emploi dans ces zones déjà sinistrées et endeuillées  virent au rouge. Et si les fils de Sidi Bouzid ont jeté la pierre aux deux présidents hier, c’est peut-être aussi parce que les investissements déclarés dans le gouvernorat sont passés de 117.1 MD pour les dix premiers mois de 2011 à 81.7 MD pour la même période en 2012. Et si Siliana s’est précédemment rebellée, c’est aussi parce que cette ville, l’une des plus pauvres de Tunisie, a essuyé une baisse de l’investissement de l’ordre de 44,5%. Des zones qui continuent d’afficher un taux de chômage qui frôle les 40%, pendant que les députés de la Constituante se disputent des augmentations. La rupture avec le benalisme économique, n’a donc pas eu lieu. Les régions de l’intérieur sont toujours abandonnées, et la contestation y reprend son souffle. Qui se rappelle encore des 400 000 emplois promis par Ennahdha avant les élections ?

Corruption
La reddition des comptes, la fameuse «mouhassaba», a constitué l’un des principaux arguments électoraux des partis de la Troïka en général, et du Congrès pour la République en particulier. Un argument répété, martelé, ressassé, et qui a fini par faire mouche, à en croire les résultats des élections du 23 octobre. Or la fameuse «mouhassaba», l’argument électoral choc, a fini par être utilisé de manière très sélective. Il s’agit désormais d’une épée de Damoclès, planant uniquement au dessus des têtes que l’on voudrait voir s’incliner. Le big business véreux continue de prospérer sur les décombres. Et difficile de faire plier les RCDistes en agitant une loi d’exclusion, après avoir considéré bon nombre d’entre eux comme recyclables, et bons pour le service.

Or voici justement que la contre-attaque est lancée. Ceux qui défendaient hier la dictature, ceux-là même qui se sont murés dans le silence à l’aube de la Révolution, craignant le retour du bâton, se déchaînent et marquent aujourd’hui des points devant les reculades de leurs adversaires. Et pour cause : les médias hier considérés comme «corrompus» ont fini par avoir des prorogations, et jouent une prolongation qui s’éternise grâce au blanc-seing d’Ennahdha, jamais à court de contradictions.  Résultat ? La Révolution est devenue un sujet de moquerie, une source d’inspiration pour la dérision.  Pusillanime face aux symboles de la corruption, renâclant à établir la justice, reculant devant l’ampleur de la tâche, la troïka a fini par se déconsidérer, contribuant finalement au pourrissement de la Révolution.

Oualid Chine

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