Mardi, 11 Décembre 2012 12:22

salafistes-tunisieSi les prochaines élections se déroulent dans de bonnes conditions, pour l’écrivain Ridha Ben Slama, «il est impensable que la majorité des électeurs réitèrent son choix en conservant les composantes d'une Troïka discréditée». Le vote sanction est donc probable, d’après lui. Dans cette optique, M. Ben Slama envisage, dans ce cinquième et dernier volet de son étude intitulée «Le dromadaire de Najd», trois scénarii. Les voici.

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Les Tunisiens se retrouvent victimes d'une supercherie fondée sur la confusion entre Islam et islamisme nahdhiste à tonalité conservatrice, manié par des politiques qui s'approprient  la religion et usurpent l'Islam à des fins politiciennes. Pourtant, le déclenchement de la révolution s’est accompagné de revendications sans aucun référent religieux. Un glissement dangereux s'est ensuite effectué avec un discours abrupt décidant de ce qui est permis et de ce qui est interdit, ce qui est licite et ce qui est tabou, ce qui est sacré et ce qui est profane, et quiconque contrevient à ce qui est décidé est cible d’anathème si ce n'est d'agression. La société a été prise en tenaille entre ces tentatives grotesques de « réislamisation » par des groupes wahhabites avec un soutien de réseaux transnationaux de la finance et les islamistes dits "modérés" qui avancent leurs pions sournoisement. Une migration s'est faite d’une religion basée sur le culte et la foi vers une idéologie de combat, générant la violence y compris physique. Le problème le plus préoccupant aujourd'hui réside moins dans la place croissante accordée à la religion que dans la charge disproportionnée et la tension créée par ces islamistes conservateurs « nouveaux kharijites » au point que le musulman ordinaire se sente menacé dans sa liberté et dans son intégrité physique. Plusieurs incidents discriminatoires et misogynes ont été signalés où des barbus s’en prenaient à  des femmes en exigeant la façon dont elles doivent se vêtir et en agressant celles dont la tenue serait jugée "malséante".

En dépit de toutes ce constatations et ces faits avérés, il faut considérer objectivement le parti Ennahdha comme une donnée du paysage politique nouveau et l'intégrer dans notre mental.

Au vu de tout ce qui précède, malgré les bévues et les dégâts de cette année de tous les errements dans la gestion des affaires publiques, essayons quand-même de ne pas insulter l’avenir, comme le disent souvent les politiciens -alors que c’est l’avenir devenu imperceptible qui risque de nous insulter-. Admettons que des élections « transparentes, fiables et apaisées » selon la formule usitée se dérouleront courant 2013.  Dans ces conditions, il est impensable que la majorité des électeurs réitèrent son choix en conservant les composantes d'une Troïka discréditée. Le vote sanction est probable. Sinon c'est à désespérer de toutes les logiques décrites par Gustave Le Bon ! Dans cette optique, trois scénarii seraient envisageables.

La Tunisie dans la tourmente
Le premier scénario serait le pire qui puisse survenir. Ennahdha contesterait les résultats des élections et plongerait le pays dans la tourmente reproduisant le scénario algérien et conduisant à une somalisation. Cette vision effrayante n'est pas invraisemblable. Le cheminement de ce mouvement et les stratégies adoptées par ses dirigeants dans le passé le confirment. Que ce soit au niveau doctrinaire ou sur le plan des méthodes employées. Il suffit de rappeler les quelques faits où le recours à la violence a été adopté (quatre attentats à la bombe le 2 août 1987 selon les témoignages de Sahbi Amri et Ahmed Mannaï, attentat de Bab Souika le 17 février 1991, aspersion au vitriol de femmes et de l’imam Brahim Ouerghi), des tentatives de s'emparer du pouvoir par la force (Salah Karkar et Moncef Ben Salem ont reconnu celle du 8 novembre 1987 par des partisans du mouvement qui faisaient partie des services de sécurité et de l’armée, le groupe sécuritaire en 1991, le projet du lance missile Stinger). Ce qui s'est passé au cours de l'année 2012, tant aux niveau des déclarations incendiaires et des appels au meurtre au nom de l'Islam (Rached Gahnnouchi, Habib Ellouz, Sadok Chourou, Habib Boussarsar…) qu'au niveau des agressions physiques et des crimes, prouve que les dirigeants de ce parti sont déterminés au point de bafouer la légalité, les règles de la démocratie et de porter atteinte à la forme républicaine du pays. Des témoignages d'anciens membres d'Ennahdha confirment cette prédisposition à l’usage de la violence et reconnaissent la responsabilité de Rached salafistes-tunisieGhannouchi particulièrement dans les choix de confrontation avec le régime et la tournure prise par les évènements dans les années 90 en soulignant le peu de prix accordé par lui aux militants islamistes incarcérés par centaines. Fadhel Beldi écrit : « Cette confrontation était-elle inéluctable et nécessaire ? Etait-ce un fatum, impossible d’y échapper et d’éviter ? À partir de la position de celui qui a vécu et participé et en tant que l’un des décideurs à cette époque, je confirme que le mouvement islamiste Ennahdha avait la capacité d’éviter la confrontation, davantage encore il assume une grande part de responsabilité dans ce qui s’est passé ».[1] Nombreux parmi les membres de la mouvance avaient posé à cette époque le problème de la capacité de la direction d'Ennahdha à gérer la crise et demandé la démission de Ghannouchi pour avoir donné des justifications à la dictature répondant à la violence par la violence, plan figurant dans les textes d’Ennahdha « de mélange des cartes » et de « libération des initiatives ». La tournure prise au cours de 2012 démontre que cette ligne belliqueuse est toujours de mise (Kamel Houki, Lazhar Abab). « De l’avis même de deux personnages qui ont contribué avec lui à la création du parti islamiste en 1979, Abdelfattah Mourou et le cheikh salafiste, Khamis Al Majri, Rached Ghannouchi assume une lourde responsabilité dans l’emprisonnement de centaines de militants islamistes qu’il avait poussés, par ses « choix aventureux », à une confrontation très inégale avec un régime disposant d’un appareil sécuritaire fort et d’une armée dépolitisée aux ordres de l’autorité civile. Mais ils ne sont pas les seuls à faire assumer de lourdes responsabilités au chef d’Ennahdha. Pour Mohamed Kamel El Houki, ancien dirigeant du parti islamiste, « Ghanouchi souffre d’un attachement pathologique au pouvoir. Tout comme il a poussé le mouvement islamiste vers la catastrophe il y a un quart de siècle, faisant avorter le projet islamiste par sa décision de confrontation avec le régime, il est en train de pousser aujourd’hui tout le pays vers la catastrophe en s’accaparant le monopole de la décision. »[2] Finalement, l'immuabilité des dirigeants à la tête de ce mouvement islamiste depuis 40 ans au moins, démontre nettement leur conception de la démocratie à l'échelle du parti et par ricochet au niveau du pays.

Ce scénario suppose un aveuglement absolu de la part d'Ennahdha, attitude carrément autodestructrice aussi bien pour cette mouvance que pour le pays. Mais ces islamistes doivent savoir aussi que les Tunisiens qui ont prouvé leur courage de se révolter contre le despotisme prédateur trouveront aussi la bravoure nécessaire pour se soulever contre le despotisme hérétique totalitaire.

Instabilité permanente
Le deuxième scénario est plus " édulcoré " sans être exempt de difficultés et demeure porteur de dangers. C'est la conquête théocratique différée. Le parti Ennahdha reconnaitrait sa défaite et se rangerait dans l'opposition. Mais il ferait de l'obstruction pour empêcher les nouveaux gouvernants d'agir entretenant une instabilité permanente et utiliserait en même temps la tactique des Frères musulmans égyptiens qui avaient accompli un travail de sape sur des années et ont fini par attirer vers eux une frange significative des classes moyennes et des strates les plus pauvres de la société à travers les œuvres de bienfaisance, les associations caritatives, les écoles coraniques, les aides sociales etc… Ils profiteraient du poids financier de divers courants idéologiques transnationaux et de certains pays pour consolider leurs positions. Ils patienteraient jusqu'aux prochaines élections de 2018 ou bien provoqueraient une crise pour faire avancer les élections et s'empareraient du pouvoir.

Paysage politique pacifié
Le troisième scénario est le plus souhaitable pour tout Tunisien patriote. Juste après les élections, le parti Ennahdha organiserait un congrès extraordinaire. Les congressistes tireraient les leçons aussi bien de la période sombre « novembriste » que de l'expérience gouvernementale récente. Rached Ghannouchi serait amené à quitter la direction du parti avec les caciques les plus rétrogrades, une nouvelle génération prendrait les commandes avec l'aile éclairée du mouvement, annoncerait une rupture avec le passé et opéreraient un recentrage aussi bien de leur stratégie que de leur programme dans une orientation délibérément réformiste, légaliste et moderniste. Ils s'engageraient à jouer le jeu, à se conforme à la loi et à ne pas violer les règles démocratiques en adoptant le profil d'un parti de gouvernement. Ils participeraient même à un cabinet d'union. Le paysage politique serait pacifié, un nouveau « vouloir vivre ensemble » se construirait et les problèmes économiques et sociaux non résolus seraient progressivement réglés.

Quoi qu'il en soit, il faut que la classe politique sache qu'elle doit, avec la société civile, s'atteler à détruire entièrement les débris d'une dictature et empêcher qu’une nouvelle ne vienne la remplacer. L'effondrement d’une dictature face à une population défiante et mobilisée ne fait pas disparaître tous les autres problèmes. La chute d’un régime prédateur ne mène pas à l’utopie. Elle ouvre plutôt la voie au labeur et à des efforts soutenus pour construire une nouvelle économie, des relations politiques pacifiées et une société plus juste, tout en éradiquant les autres formes d’injustice et d’oppression.

Prouvons que nous avons appris une leçon : les dictateurs, quels que soit leur idéologie, séculiers ou théocratiques ont besoin de la soumission de ceux qu’ils commandent. Sans eux, ils ne peuvent assurer ni maintenir les sources de leur pouvoir. Le Tunisien qui a prouvé sa ténacité et son rejet de l'extrémisme à travers toutes les étapes de son histoire est appelé aujourd'hui à poursuivre sur la même lancée.

Ridha Ben Slama

Auteur de :

  • Libertés fondamentales et mode de corruption des systèmes- Editions Thélès- France – février 2010.
  • Le Songe Massyle, Roman historique, TheBookEdition, janvier 2011.
     

Du même auteur sur Mag14:



[1]  De la poigne de Ben Ali à la révolution du jasmin, l’Islam politique en Tunisie, Al Mesbar Studies and Research Center, Février 2011.

[2]Hmida Ben Romdhane, L'impossible mission de Rached Ghannouchi, 23 octobre 2012.

 

Pour éviter la somalisation de la Tunisie (5/5)
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