Caid Essebsi, le retour de l’homme providentiel
Mercredi, 25 Janvier 2012 22:46

beji-caid-essebsiL’homme qui a prédit le retour de la statue de Bourguiba, dans l’avenue qui porte le nom du despote éclairé, n’est pas prêt à passer la main. Il vient de se rappeler au bon souvenir de ses citoyens, en lançant, en ce mercredi 25 janvier, un appel aux Tunisiens et accessoirement une mise en demeure au  gouvernement.

Une espèce de remise à l’ordre qui ne dit pas son nom. Les quelques émissions diffusées sur la chaîne Nessma n’étaient donc, évidemment, qu’un amuse-gueule. Histoire de préparer l’opinion publique au retour imminent de l’ex-ministre de l’Intérieur de Bourguiba. Mais jusqu’ici, ses interventions se limitaient à des flashbacks sur son œuvre dans la période antérieure aux élections du 23 octobre, quand il assumait les responsabilités de premier ministre provisoire.

Les bruits avaient couru sur sa volonté de créer un parti, des rumeurs savamment distillées par une presse revendiquant ouvertement son ascendance bourguibiste. A chacun son «bouh lahnin». Les rumeurs mollement démenties, ont cédé la place à d’autres. Le vieil homme voudrait prendre la tête d’une coalition modernisto-progressiste, apte à préserver le «projet de société tunisien», dans sa version Bourguibienne, c’est-à-dire totalement aligné sur l’Occident. Habib Bourguiba  est allé jusqu’à prendre faits et cause pour les Etats-Unis dans leur guerre néocoloniale contre le Vietnam. Et on voudrait donc se maintenir dans le sillage de celui qui a été proclamé le Combattant Suprême, dans une tentative d’effacer de l’histoire officielle jusqu’au nom des autres résistants tunisiens. Autant dire le type de gouvernement «idéal» pour la Tunisie d’aujourd’hui, un pays qui a déclenché la plus importante vague révolutionnaire du 21ème siècle.

Or les trois décennies de Bourguba, période que d’aucuns voudraient désormais nous dépeindre en rose nous ont directement menés à Ben Ali. Les disparités régionales, le fossé immense qui sépare des régions comme Makther, Siliana, ou Sidi Bouzid des côtes de Monastir à Sousse datent des belles années du bourguibisme triomphant. Sous Hédi Nouira, une cartographie des investissements en Tunisie a même prématurément fini dans les archives, pour éviter que son potentiel subversif n’explose à la face du grand public. Et c’est la Tunisie de 2012 et la troika qui en payent d’aujourd’hui le prix.

Mais les signaux émis jusqu’ici par le gouvernement Jebali n’ont pas été perçus assez positivement par la population, et plus particulièrement par les régions oubliées, celles-là même qui ont allumé les étincelles la Révolution Tunisienne et qui continuent de ruer dans les brancards. Les (trop) longues négociations entre les partis au pouvoir, puis les quelques soupçons de népotisme qui ont pesé sur le choix de l’équipe ministérielle n’ont pas apaisé les esprits. Pendant que les régions grondaient. Sans même parler du monstrueux cafouillage de la nomination à la tête des médias publics. La gestion de l’affaire du niqab de la faculté de Manouba, les violences à l’égard des journalistes sous le nez (et à la barbe) de la police devant le tribunal, lors du procès Nessma, participent à brouiller davantage l’image d’un gouvernement acculé à accuser les forces politiques jusqu’ici considérées comme quantités négligeables (les fameux 0,000%).

Or les alliances, les relations, les accointances de Béji Caid Essebsi, ne sont pas vraiment du même calibre que celles des mouvements d’extrême-gauche accusés de «conspirer» contre la Tunisie. La troika va donc devoir faire face à une opposition autrement plus féroce que le POCT et autre Watad. Et entretemps, les régions sacrifiées sous Bourguiba, ignorées sous Ben Ali, n’en finissent pas d’agoniser. Peut-on raisonnablement espérer qu’elles veuillent bien souffrir mais en silence, pour respecter l’auguste Assemblée ? Autant dire que Béji Caid Essebsi, qui a démissionné, avec tous ses ministres à l’aube du résultat des élections du 23 octobre, continue de démontrer son sens du timing, son appréciation du temps, à plus de 80 ans.

Les Tunisiens peuvent continuer à s’interroger sur l’identité des responsables qui ont permis son intronisation à la Kasbah, à la place du pusillanime Mohamed Ghannouchi. Tout comme ils se sont posés des questions sur le rôle de Hédi Baccouche, dans les coulisses du premier  gouvernement après Ben Ali. Plus d’une année après le déclenchement de la Révolution, nous ne disposons toujours pas de réponses valables. Seul point commun entre ces dinosaures de la politique tunisienne ? Le Destour sous ses différents avatars. La plus infamante étiquette étant celle du RCD. Mais d’autres labels tentent discrètement de s’imposer, et de racoler les orphelins de la dictature. Et voici que certains appellent de leurs vœux la réincarnation du Néo-Destour, et s’apprêtent à allumer des cierges au mausolée de Monastir. Oubliant ou feignant d’oublier que personne, et certainement pas Caid Essebsi, ne dispose d’une solution miracle pour corriger une politique délibérément suivie durant les trois décennies de Bourguiba, et les 23 années de kleptocratie de Ben Ali. Serait-il possible que les Tunisiens ne soient toujours pas vaccinés contre le retour de «l’homme providentiel» ?

Moez El Kahlaoui

Caid Essebsi, le retour de l’homme providentiel
 

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