Ennahdha a-t-elle torpillé le CPR ?
Samedi, 21 Avril 2012 10:52

marzouki-ghannouchiLa composition du Congrès pour la République, un parti qui a rassemblé des militants d’obédiences aussi diverses que l’islamisme, le nationalisme arabe et la gauche a pu paraître surprenante, inédite pour bon nombre de Tunisiens. Après son décollage fulgurant, assistons-nous à son torpillage en plein vol?

Certains ne donnaient pas cher des chances de ce parti, à cause de son hétérogénéité supposée. La suite des événements et le résultat des élections du 23 octobre auront infligé un cinglant démenti aux plus sceptiques, à ceux qui ne croyaient pas en l’avenir d’une telle formation.

En brassant aussi large, le CPR a pu constituer un dénominateur politique commun aux revendications militantes historiques des principaux courants politiques tunisiens. Alors que des partis de la gauche tunisienne entendent neutraliser ou au mieux, zapper l’identité islamique de la Tunisie, voici que le CPR prétend la défendre, sans verser dans les excès des mouvements ouvertement islamisants. Alors qu’Ennahdha n’est pas loin de considérer les modernistes comme au mieux des égarés, au pire, des hérétiques, voici que le CPR revendique l’héritage universel de l’humanisme, fusse-t-il occidental.

La mixture que d’aucuns pensaient indigeste a prouvé son efficacité. En quelques mois, avec peu ou prou de moyens financiers (incomparables avec ceux du PDP, par exemple), le CPR a coiffé au poteau des partis qui disposaient de réseaux implantés depuis des décennies dans le pays.

Nolens volens, le président de la République, M. Moncef Marzouki, a bénéficié de la confiance de larges franges de la population tunisienne. Les sondages effectués par plusieurs agences le prouvent. Plutôt populaire, Marzouki s’est hissé à la première place des hommes politiques les plus appréciés des Tunisiens. Des résultats qui ont pu agacer l’opposition, mais aussi sonner comme un signal d’alarme pour ses alliés.

Or le succès, en politique, ne saurait être durable s’il ne s’adosse pas à une machine aux rouages bien huilés, qui tourne sans trop de grincements, et qui sait expulser, à l’occasion, les grains de sable qui tentent de s’immiscer dans ses engrenages. Et si les adversaires ne craignent pas d’afficher la couleur de la confrontation, les manœuvres des alliés sont plus sophistiquées. Seulement voilà. Le dernier épisode rocambolesque du feuilleton du CPR peut laisser croire que la machine est désormais grippée, voire démontée. L’éviction d’Abderraouf Ayadi de son poste de secrétaire général du parti, annoncée le 19 avril par le bureau politique, va en tout cas dans ce sens.

Le nouveau CPR, une version édulcorée d’Ennahdha ?
Au final, les deux principaux facteurs de succès du CPR, à savoir son aile gauche (et ses diverses sensibilités), et son aile islamisante se retrouvent séparées. Mais en quoi se différencie un CPR dont les dirigeants sont en grande partie constitués d’anciens islamistes  du mouvement d’Ennahdha ? Ne deviendrait-il pas qu’une version édulcorée du parti de Rached Ghannouchi ? Quel avenir véritable pour une formation qui ne rassemble désormais plus que d’ex-membre du Mouvement de la Tendance Islamique (El Ittijah El Islami, ancêtre d’Ennahdha) en rupture de ban ? Les électeurs ne risquent-ils pas de préférer l’original à la copie ? Pourquoi voter en effet pour des transfuges d’Ennahdha quand on peut élire directement les fidèles du Cheikh ?

De l’autre côté, que pèse, électoralement parlant, un énième parti de gauche dans le paysage politique tunisien ? Pas grand-chose, au vu des résultats de formations comme le Parti Démocratique Progressiste, le Pôle Démocratique Moderniste, et le Parti Ouvrier Communiste Tunisien.

C’est la transcendance du clivage islamité-modernité, qui a permis le succès du CPR, en rassemblant sous la même bannière, des héritiers de la gauche révolutionnaire, des nationalistes arabes, et des islamistes modérés. Or la rupture parait aujourd’hui consommée.

A qui profite le «crime» ?
Le premier bénéficiaire d’une éventuelle scission, ou d’un affaiblissement du CPR est d’abord Ennahdha. Et ce n’est sans doute pas tout à fait par hasard, que la plupart des ministres et autres conseillers, et chefs de cabinets CPR du gouvernement actuel sont soit carrément issus de ses rangs, ou ont au moins multiplié les signes d’allégeance. Certes, un homme comme Mohamed Abbou a su se montrer un peu plus subtil, et marquer une certaine distance, en refusant dans un premier temps d’occuper son poste de ministre de la Réforme administrative, s’il n’a pas les prérogatives qui vont avec. Mais la surenchère de certains a parfois frisé le ridicule, quand des députés CPRistes ont soutenu la chariaâ, en allant encore plus loin que leur puissant parrain. Samir Ben Amor, lui, multipliera publiquement les appels du pied au parrain Nahdhaoui dans presque toutes ses apparitions télévisées.

D’autres, comme Tahar Hamila, membre du bureau politique, ont pu traîner dans la boue des militantes historiques comme Om Zied. Ce faisant, Hamila exprimait-il juste une opinion personnelle ? Difficile à croire, quand on sait que ses déclarations incendiaires ont été accueillies par le silence assourdissant de ses camarades du bureau politique.

abderraouf-ayadiEt voici que certains se permettent de ruer dans les brancards. Abderraouf Ayadi, le secrétaire général du CPR à l’intransigeance trop encombrante, se permettra de critiquer virulemment le ministre de l’Intérieur Ali Laâridh, sur sa gestion de la manifestation du 9 avril, à l’Assemblée Constituante. Il se permettra même de déclarer que les agissements de la police lui ont «rappelé le temps de Ben Ali». Alors que le président de la République, lui, a préféré renvoyer dos à dos matraqueurs et matraqués, sur un pied d’égalité, décevant un bon nombre de ses supporters.

Ennahdha, déjà mise au pied du mur par l’exercice du pouvoir, et ballotée singulièrement par une administration qui ne reconnait pas toujours son autorité, ne pouvait se permettre de ne pas freiner l’essor de son ambitieux allié. D’autant plus que le CPR se mettait à rêver de la première place. Le voici désormais durablement stoppé. Dur retour à la real politik.

Pour Ayadi, les germes de la division ont été plantés lors des négociations pour les postes ministériels. Selon lui, «c’est l’acceptation sans réserves des ministrables CPRistes des conditions édictées par Ennahdha» qui a fini par être fatale. Depuis, les intérêts des uns et des autres ont fini par diverger. Les représentants des principaux courants du Mottamar sont ainsi passés de la lune de miel au pacte de non-agression, à la guerre ouverte. Mais la bombe à retardement, réglée par un maître artificier, était déjà prête à exploser.

Moez El Kahlaoui

Ennahdha a-t-elle torpillé le CPR ?
 

Newsletter

Anti-spam: Combien font 2+1?
Nom:
Email: